Eté 1974, quelque part au fin fond du sahara, dans un petit oasis nommé Nefta.
…. Ma tante me réveille doucement, je jette un coup d’œil rapide sur "la Fayaka" horloge mécanique, il est 9:00h et je suis très en retard, et comme chaque matin il fait déjà très chaud. Je me précipite au milieu du "houch", la maison arabe typiquement djéridienne et je me lave le visage de l’unique robinet de la maison.
Ma douce tante me tend un verre de lait de chèvre bien frais, je l’ingurgite d’un seul coup sans respirer, je mets ma petite djebba toute blanche et j’accoure vers mes cours. Au passage à travers la "Seguifa", j’arrache une poignée de dattes dorées qui sont stockées provisoirement dans l’attente de leur acheminement au "Soug", le marché local de Nefta.
Le Kotteb se trouve à peine à cent mètres de la maison. Dehors il fait encore plus chaud, je faufile entre quelques "Khammés" montés sur leurs ânes et qui reviennent déjà de la palmeraie. Quelques minutes après j’atteins le "Bortal" passage vouté dont la fraicheur attire quelques vieux, qui assis sur la "Dokkana" jouent à la "Kharebga" sans se soucier des balbutiements qui viennent d’en haut.
D’en haut, les voix deviennent de plus en plus fortes, je me glisse dans l’escalier sinueux qui débouche dans une salle carré qui se trouve juste en haut du "Bortal".
Se tenant au milieu de la salle, adossé contre le mur "Guibli", "Sidi Cheikh", drapé dans son "Barnous" et assis sur un vieux Margoum tenait comme d’habitude, dans sa main droite, son long bâton de bois d’olivier avec lequel il arrivait à lacérer nos frêles peaux sans pour autant bouger de sa place.
Sidi Cheikh connait tout le Coran par cœur, il peut réciter le "settine hezb" sans pour autant omettre un petit mot, et il essaye en vain de nous transmettre son savoir.

Les enfants, de différents âges, assis sur une grande "Hsirra" natte usée en alfa, entourent Sidi Cheikh, les nouveaux sont devant et les anciens qui sont bien avancés dans l’apprentissage du Coran se trouvent dans les lignes qui suivent.
Dans un rythme confus, nous récitons en même temps les sourates du Coran à partir de la Fatiha, arrivés à la sourate "Al Qiyama" la Résurrection, Sidi Cheikh nous fit taire et scinda le groupe en deux, les jeunes et les plus ainés. Il ordonne au groupe des ainés de prendre leurs "alwahs" tablettes pour écrire cette dernière sourate tandis que moi et les plus jeunes entamons un rituel de répétition jusqu’à ce que cette sourate s’enracine dans nos petites têtes sans pour autant connaître le sens de chaque verset.
Avec un mouvement de balancement de corps et dans un rythme, cette fois-ci, bien régulier, nous répétons, dix, vingt fois le même verset derrière le Meddeb. Chaque enfant récitera par la suite le verset tout seul pour confirmer qu’il l’a appris. Les têtes lourdes qui ne retiennent pas facilement les versets, se délayeront toutes seules après le premier coup de bâton.
Les Majeurs, après avoir lavés leurs tablettes avec de l’eau et de la terre glaise dans une bassine du coin, prennent leurs plumes taillées dans une petite tige de roseau et en utilisant un encrier commun, commencent à écrire le même verset avec une belle écriture tout en le répétant par cœur jusqu’à sa mémorisation.
Toute erreur d’orthographe sera lourdement sanctionnée par Sidi Cheikh. L’erreur n’est pas admise dans l’écriture du texte coranique. L’élève récidiviste risque
même une bastonnade mémorable avec la fameuse "Falka" accrochée à côté du Meddeb et qui terrorise les plus récalcitrants des enfants. « Mé nal3bouch m3a klém rabby », on ne plaisante pas avec les paroles divines de Dieu.

Hamma el Mokhnane, dont le nez coule hiver et été, lève un doigt pointé vers Sidi Cheikh.
Le Meddeb dédaigne lui parler, il fini par le baisser ; il le relève encore une fois, aucun signe de la part du Savant Cheikh. Hamma s’arrête de
psalmodier le Coran, se met à se tordre en place pour finir par crier
« Sidi nemchi nastarih » « Monsieur, je peux aller aux toilettes ».
Parfois c’est un coup de bâton pour les simulateurs, parfois, c’est l’ignorance complète de la part de cet instructeur et parfois un hochement de la tête approbateur et voilà que Hamma file comme le vent vers les toilettes de la mosquée voisine pour se soulager, se rafraichir à la "Midha" salle des ablations et retourner au Kotteb avec le sourire du vainqueur qui a convaincu le maitre.
Le rituel occasionnel de la Falka est terrible, c’est la sanction méritée de ceux qui sèment le trouble au Kotteb, font l’intéressant ou dont le compte de crédit des bêtises est arrivé à terme
et même parfois celui qui a trop la tête ailleurs et ne suit pas Sidi Cheikh.
Suite aux instructions du Meddeb, ses deux lieutenants, les élèves les plus âgés ou les plus forts apportent la Falka qui n’est autre qu’un grand bâton avec une corde reliées aux deux bouts.
Accoudé sur ses bras, l’enfant fautif soulève ses jambes serrées et les deux lieutenants lui font passer les pieds entre la corde et le bâton, ensuite ils tournent le bâton sur lui-même jusqu’à complètement serrer les deux pieds au milieu de la Falka.
Enfin, les deux lieutenants soulèvent la Falka et les deux pieds du fautif se trouvent suspendus dans l’air à l’hauteur appréciée par Sidi Cheikh qui avec son bâton en bois d’olivier va donner une bastonnade inoubliable à l’enfant qui crie et qui demande pardon dans toutes les langues compréhensibles par ce monde.
… plus tard, c’est avec le retour au Kotteb qu’on me menaçerait pour m’intimider et avoir l’assurance que je resterai tranquille. C’est promis je ne bouge plus, vous avez gagné !!!